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Stablecoins & monnaie65 min de lecture

Qu'est-ce que la monnaie, et pourquoi est-ce important ?

La monnaie, c'est de la confiance qui voyage. De l'orge à l'or, du crédit bancaire au Bitcoin : qui tient le registre, et pourquoi c'est important.

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Sur une petite île du Pacifique, une pierre que personne n’avait vue depuis des générations comptait toujours comme la richesse d’une famille. Elle reposait au fond de la mer. Tout le monde s’accordait à dire qu’elle valait quelque chose, et tout le monde savait à qui elle appartenait.

Cet essai part de là et suit la même question des premiers jetons d’argile jusqu’à Bitcoin : qu’est-ce qui pousse des gens à faire assez confiance à une chose pour l’appeler monnaie ? À la fin, tu sauras regarder n’importe quelle forme de monnaie, une pièce, un solde bancaire, un stablecoin ou Bitcoin, et poser les deux questions qui l’expliquent.

Prologue. Pourquoi une pierre que personne ne voit peut-elle valoir quelque chose ?

  • Mémoire

Sur Yap, dans l’ouest du Pacifique, la monnaie la plus précieuse était autrefois de pierre. Les insulaires taillaient de grands disques de calcaire, appelés RaiDisques de calcaire taillés sur Palau et transportés jusqu’à Yap ; les plus grands dépassaient la taille d’un homme., sur les îles Palau, et les rapportaient chez eux à travers l’océan. Certains dépassaient la taille d’un homme. Bien trop lourds pour être portés au marché, ils restaient le plus souvent là où ils se trouvaient. Quand l’un d’eux changeait de propriétaire, personne ne le déplaçait. Le village se souvenait simplement de qui le possédait désormais.

Une histoire de Yap, recueillie par l’anthropologue William Henry Furness en 1910, va plus loin. Une grande pierre tomba par-dessus bord pendant le voyage de retour et coula. Aucun vivant ne l’avait jamais vue. Elle continua pourtant de servir de monnaie, parce que tout le monde s’accordait sur son existence et savait à qui elle appartenait.

C’est une légende, et c’est peut-être la description la plus juste de la monnaie qui soit. La pierre ne valait rien par sa matière. Elle valait quelque chose parce qu’un groupe partageait un souvenir à son sujet, et faisait assez confiance à ce souvenir pour s’en servir afin de régler ses dettes.

Garde cette image en tête. Chaque forme de monnaie de cet essai, de l’orge à l’or, des soldes bancaires au Bitcoin, répond aux deux mêmes questions auxquelles le village de Yap répondait avec une pierre : qui garde la mémoire de ce que chacun doit, et pourquoi les autres devraient-ils le croire ?

Pour suivre ces questions, nous regarderons la monnaie à travers quatre angles qui reviennent tout au long de l’essai :

  • Mémoire : qui tient le registre.
  • Portée : jusqu’où, et pour combien de temps, la confiance peut voyager.
  • Pouvoir : qui écrit les règles, et qui peut reprendre l’argent.
  • Valeur : si la monnaie est faite pour être gardée ou pour être dépensée.
En bref

La monnaie n’est pas une chose. C’est une mémoire partagée de qui doit quoi, et la promesse que cette mémoire sera honorée.

EnsuiteLa pierre n’a jamais été l’essentiel. La mémoire, si. Alors, où les gens ont-ils d’abord mis cette mémoire par écrit ?

Partie I

Quand une promesse devient un objet

Point de départ : une pierre qui ne valait quelque chose que parce qu’un village s’en souvenait.

  1. Comment un sac d’orge est-il devenu un signe ?
  2. Avant les pièces, le troc ou la dette ?
  3. Pourquoi du bétail, des coquillages et du métal ?

Comment un sac d’orge est-il devenu un signe ?

  • Mémoire
  • Valeur

Bien avant les pièces, avant les alphabets, avant que quiconque écrive un poème ou une loi, les habitants du Proche-Orient comptaient le grain.

L’agriculture a changé l’arithmétique de la vie. Un village qui cultive plus d’orge qu’il n’en mange dispose d’un surplus, et un surplus soulève des questions qu’une bande de chasseurs ne se pose jamais. Qui a apporté quoi à la réserve commune ? À qui doit-on une part à la récolte ? Combien reste-t-il pour les mois de disette ? Quelques familles peuvent retenir tout cela de tête. Une ville, non.

La réponse, selon l’archéologue Denise Schmandt-Besserat, tenait dans une poignée d’argile. À partir de 8000 av. J.-C. environ, des sites de tout le Proche-Orient utilisaient de petits jetons modelés, chaque forme représentant une unité d’un bien précis. Dans son interprétation, un cône valait une petite mesure de grain, une sphère une mesure plus grande, un ovoïde une jarre d’huile. Pour noter qu’une famille avait livré trois petites mesures d’orge, on gardait trois cônes.

8000 av. J.-C.3500 av. J.-C.3200 av. J.-C.3100 av. J.-C.3000 av. J.-C.Jetonsune forme, un bienEnveloppe scelléejetons dedans,traces dehorsTablettele cône laisse un coin,la sphère un cerclePictogramme33 jarres : 3 dizaines,3 unités, 1 jarreSonsl'écriture quittele registrecônesphèrejarre d'huileJARREORGENOMBRE ABSTRAIT
La séquence proposée par Denise Schmandt-Besserat. La quatrième étape est le saut décisif : le nombre se sépare de la chose comptée, et tout devient comptable. Dates approximatives, premières étapes débattues.

Entre 3500 et 3300 av. J.-C. environ, les comptables se mirent à enfermer les jetons dans des boules d’argile creuses, pour que personne ne puisse en ajouter ou en retirer. Cela créait un problème : pour vérifier le contenu, il fallait briser la boule. Ils pressèrent donc les jetons sur l’extérieur de l’enveloppe avant de la sceller. Le verdict de Schmandt-Besserat est simple : « Ces marques furent les premiers signes d’écriture. »

Une fois les marques à l’extérieur, les jetons à l’intérieur devenaient superflus. Vers 3200 av. J.-C., les scribes imprimaient directement les formes dans des tablettes d’argile plates : un cône laissait un clou, une sphère un cercle. Vers 3100 av. J.-C. vint l’étape décisive. Au lieu d’imprimer un jeton, le scribe traçait un dessin au calame : un épi d’orge, une jarre d’huile. Et la quantité se sépara de la chose comptée. Trente-trois jarres d’huile n’étaient plus trente-trois marques en forme de jarre. C’étaient trois cercles pour les dizaines, trois clous pour les unités et une seule jarre dessinée. Selon Schmandt-Besserat, le nombre était devenu abstrait, libre de compter n’importe quoi. D’autres spécialistes rappellent que les scribes utilisaient encore des systèmes de comptage différents selon les marchandises, et que des nombres pleinement abstraits sont venus plus tard.

D’autres signes suivirent la même logique. Dans les listes de rations, une tête humaine à côté d’un bol signifiait une ration à manger. Le signe de l’orge ressemblait à un épi.

La plus grande archive de ces premières tablettes vient d’Uruk, dans le sud de l’Irak actuel, une ville qui a peut-être compté 40 000 habitants. Environ 5 000 tablettes Proto-cunéiformeLe stade le plus ancien de l’écriture mésopotamienne, d’environ 3350 à 3000 av. J.-C. : des signes imprimés ou tracés dans l’argile. y ont survécu, datées d’environ 3350 à 3000 av. J.-C. Comme le note l’assyriologue Robert Englund, les chiffres généralement cités sont des moyennes : 85 % de tablettes administratives et 15 % de listes lexicales, les listes de mots avec lesquelles les scribes apprenaient leur métier. Dans la couche la plus ancienne, moins de 1 % sont autre chose que des comptes. Elles enregistrent des rations de grain, de bière et de pain comptées en mois de 30 jours, du bétail classé par âge et des travailleurs dépendants.

85 %des tablettes proto-cunéiformes d’Uruk sont des comptes administratifs, en moyenne. Dans la couche la plus ancienne, moins de 1 % sont autre chose.

Une tablette est devenue célèbre. Elle enregistre environ 135 000 litres d’orge à livrer sur 37 mois au responsable d’une brasserie de temple, et porte un signe qui se lit Kushim. On la présente parfois comme le premier nom d’être humain jamais consigné. Les spécialistes sont plus prudents : Kushim était peut-être une personne, un titre ou une institution. Quoi qu’il en soit, l’un des plus anciens noms que nous connaissions figure sur un reçu.

L’écriture est-elle donc née de la comptabilité ? En Mésopotamie, les indices vont dans ce sens, et même les détracteurs de Schmandt-Besserat admettent que le cunéiforme a commencé par des signes numériques. Sa chaîne complète, des jetons de 8000 av. J.-C. jusqu’à l’écriture, est plus discutée. Des spécialistes lui ont reproché de surinterpréter les formes, et des études plus récentes se demandent si certains des premiers « jetons » servaient vraiment à compter. Et l’écriture a été inventée plus d’une fois. En Chine, les plus anciens textes, les os oraculaires d’environ 1250 à 1050 av. J.-C., consignent des divinations, pas du grain. Les Incas, eux, géraient les impôts et les recensements d’un empire avec des cordelettes nouées, les khipu, sans écriture au sens où nous l’entendons.

La conclusion prudente reste frappante. En Mésopotamie, l’un des premiers lieux où l’écriture est apparue, elle est apparue pour garder la trace de ce que les gens se devaient. Là-bas, avant d’écrire leurs dieux, leurs rois ou leurs histoires, les humains ont écrit leurs dettes.

Pour aller plus loin · 2 minLa théorie des jetons est-elle solide ?Le débat entre spécialistesDéplierReplier

Même les détracteurs de Schmandt-Besserat acceptent la fin de sa séquence. Entre 3500 et 3300 av. J.-C. environ, des boules d’argile scellées portent à l’extérieur les empreintes des jetons qu’elles contiennent, et ces marques ressemblent aux plus anciens signes numériques. Le cunéiforme a bien commencé par des nombres.

Ce qui reste discuté, c’est le début : une lignée ininterrompue depuis 8000 av. J.-C., et la lecture de chaque forme. Une étude de 2019 portant sur près de 3 000 objets néolithiques, complétée par les données publiées de 56 autres sites, s’est demandé si beaucoup des premiers « jetons » servaient vraiment à compter, ou s’il s’agissait d’outils ayant d’autres usages.

L’écriture a aussi été inventée ailleurs, pour d’autres raisons. En Chine, les os oraculaires consignent des divinations, et les plus anciens textes de Mésoamérique consignent des calendriers et des souverains. La comptabilité explique la première écriture en Mésopotamie, pas tous les systèmes d’écriture.

Sources : Robert Englund (2004) ; Lucy Bennison-Chapman (2019).

En bref

La monnaie et l’écriture sont nées du même besoin : se souvenir d’obligations au-delà de ce qu’une mémoire humaine peut retenir. Compter l’orge nous a donné des signes, puis des nombres écrits à part des choses comptées.

EnsuiteSi la première monnaie était un registre de dettes, que dire de l’histoire que la plupart d’entre nous ont apprise à l’école, celle du troc ?

Avant les pièces, le troc ou la dette ?

  • Mémoire
  • Valeur

La plupart d’entre nous ont appris une histoire bien rangée. D’abord, les gens troquaient : mes chaussures contre ton blé. Le troc était malcommode, car le cordonnier devait trouver un fermier qui voulait des chaussures au même moment. Alors les gens se sont entendus sur une marchandise que tout le monde acceptait, et la monnaie est née. Adam Smith a rendu cette histoire célèbre en 1776.

On peine à la trouver dans les archives. En 1985, l’anthropologue de Cambridge Caroline Humphrey écrivait : « Aucun exemple d’économie de troc, pure et simple, n’a jamais été décrit, encore moins l’émergence de la monnaie à partir d’elle ; toute l’ethnographie disponible suggère qu’une telle chose n’a jamais existé. » David Graeber a construit un livre sur ce point, Debt: The First 5,000 Years (2011) : le crédit est venu d’abord, les pièces des milliers d’années plus tard.

La Mésopotamie cadre avec ce récit. La valeur s’y mesurait en argent, le métal, et en orge. À l’époque d’Ur III, vers le XXIe siècle av. J.-C., le taux officiel était d’un SicleUne unité de poids, environ 8,3 grammes d’argent, qui servait à évaluer les marchandises longtemps avant l’apparition des pièces., environ 8,3 grammes, pour un gur d’orge, soit à peu près 300 litres. L’argent était l’étalon dans lequel on évaluait « toutes les marchandises », mais une dette pouvait se compter en argent sans que le moindre gramme d’argent change de mains. On devait, on vous devait, et les scribes tenaient le compte. Les lois d’Eshnunna et de Hammurabi, des XIXe et XVIIIe siècles av. J.-C., fixaient même des taux d’intérêt standard : 20 % par an sur l’argent, 33,3 % sur l’orge. La monnaie a donc d’abord été une unité de compte et un registre de dettes, et seulement plus tard un objet qu’on tient en main.

Le débat n’est pas clos, et l’autre camp mérite d’être entendu. L’économiste George Selgin fait remarquer que l’absence de preuves d’économies de troc n’est pas une preuve contre Smith, et que le simple crédit ne fonctionne qu’entre des gens qui traitent ensemble encore et encore. C’est la clé, et elle permet aux deux camps d’avoir raison. Au sein d’une communauté, où chacun connaît tout le monde, les obligations peuvent être retenues et réglées plus tard. Entre inconnus, qui ne se reverront peut-être jamais, cette mémoire manque, et quelque chose d’autre doit combler le vide.

Les anthropologues qui ont suivi Humphrey ont ajouté une observation qui comptera plus loin dans cet essai : là où le troc domine aujourd’hui, c’est rarement chez des gens qui n’ont jamais connu la monnaie. C’est plus souvent chez des gens qui la connaissent mais ne peuvent ni l’obtenir ni s’y fier, parce qu’elle s’est effondrée.

En bref

Au sein d’une communauté, la monnaie a commencé comme une mémoire : un registre de dettes dans une unité commune. Le troc apparaît surtout là où cette mémoire, ou la confiance qui la soutient, fait défaut.

EnsuiteLa mémoire fonctionne à l’intérieur d’un village. Que se passe-t-il quand une promesse doit voyager jusqu’à des gens qui ne partagent pas cette mémoire ?

Pourquoi du bétail, des coquillages et du métal ?

  • Valeur
  • Portée

Si la monnaie est une mémoire partagée, pourquoi tant de sociétés l’ont-elles attachée à des objets ?

Parce que la mémoire ne voyage pas. Un village peut se souvenir qu’on te doit une part de la récolte. Un marchand trois vallées plus loin, non. Un objet peut emporter la promesse avec lui.

Notre vocabulaire garde la trace des premiers candidats. Le latin pecunia, l’argent, vient de pecu, le bétail. Le mot anglais fee est apparenté au vieil anglais feoh : bétail, biens, argent. Dans l’Iliade, Homère estime les armures en bœufs : une armure d’or vaut cent bœufs, une de bronze en vaut neuf. En Chine, les cauris étaient prisés sous la dynastie Shang, à partir de 1600 av. J.-C. environ, et des imitations en bronze sont apparues plus tard, même si les historiens se demandent s’il s’agissait d’une vraie monnaie ou de biens de prestige. La Chine a ensuite utilisé des bêches et des couteaux de bronze comme monnaie, avant que les Qin n’imposent une pièce ronde en 221 av. J.-C.

Qu’est-ce qui rend un objet apte à porter une promesse ? Les économistes énumèrent une poignée de propriétés. Nous les examinerons de près dans la partie III. Pour l’instant, observe la logique. Le bétail a de la valeur pour tous, mais se divise mal. Les coquillages se transportent et se comptent, tant que personne ne peut en ramasser par bateaux entiers. Le métal est durable, divisible et difficile à contrefaire, à condition que quelqu’un garantisse son poids et sa pureté.

Cette dernière condition nous a donné les pièces. Les plus anciennes que nous connaissions ont été frappées en Lydie et dans les cités grecques voisines d’Ionie, dans l’ouest de la Turquie actuelle, en ÉlectrumUn alliage d’or et d’argent présent à l’état naturel dans les rivières de Lydie. L’atelier royal en ajustait le mélange en ajoutant de l’argent., un alliage d’or et d’argent. Quatre-vingt-treize pièces d’électrum très anciennes ont été retrouvées sous le temple d’Artémis à Éphèse, offertes à la fin du VIIe siècle av. J.-C. Une empreinte sur un morceau de métal faisait quelque chose de nouveau : elle permettait à un émetteur, souvent un roi, de garantir le poids à l’avance, pour que des inconnus n’aient pas à peser et tester chaque pièce. La pièce était une promesse signée.

Pour aller plus loin · 3 minComment les souverains fabriquaient la monnaieFrappe, seigneuriage et altération des monnaiesDéplierReplier

Un atelier monétaire transformait le métal en pièces et prélevait une commission. La part du souverain s’appelait le seigneuriage. C’était la première forme de création monétaire avec un propriétaire clairement identifié : celui qui contrôlait l’atelier.

Elle s’accompagnait d’une tentation. Mets moins d’argent dans chaque pièce, garde sa valeur faciale, et le même métal paie davantage de soldats. Les analyses de pièces romaines montrent que la réforme de Néron, en 64 apr. J.-C., a ramené le denier à environ 80 % d’argent. Vers 270 apr. J.-C., la principale pièce d’argent de l’empire n’en contenait plus que quelques pour cent.

La grande altération monétaire anglaise est documentée avec précision. Entre 1542 et 1551, la teneur en argent des pièces anglaises est tombée de 92,5 % à 25 %, et le bénéfice net que la Couronne a tiré de ses ateliers monétaires a atteint environ 1,3 million £.

Les historiens débattent des motivations. Certaines altérations répondaient à de vraies pénuries de petite monnaie. D’autres, comme celle d’Henri VIII, étaient un moyen de financer l’État sans augmenter les impôts.

Sources : Kevin Butcher et Matthew Ponting ; John Munro ; Thomas Sargent et François Velde.

Un mythe à écarter. Tu as peut-être entendu dire que le mot salaire vient de ce que les soldats romains étaient payés en sel. Aucune source antique ne le dit. Pline l’Ancien rapproche le mot salarium du sel, des charges publiques et du service militaire, mais ne dit jamais que quiconque était payé en sel ; l’histoire des soldes en sel a été ajoutée par des lexicographes aux XVIIIe et XIXe siècles. Les soldats romains touchaient un stipendium, en pièces. L’étymologie est peut-être réelle. La paie en sel ne l’est pas.

En bref

Des objets sont devenus monnaie quand une promesse a dû voyager au-delà des gens qui partageaient une mémoire. Les meilleurs étaient ceux dont un groupe pouvait être sûr qu’ils ne seraient ni contrefaits, ni dilués, ni soudain multipliés.

EnsuiteLes objets ont permis aux promesses de voyager. Qu’est-ce que cela a rendu possible entre des gens qui ne se rencontreraient jamais ?

Partie II

Ce que la monnaie a rendu possible

Jusqu’ici : la monnaie a commencé comme un registre de ce que les gens se devaient, puis a voyagé à l’intérieur d’objets auxquels des inconnus pouvaient se fier.

  1. Pourquoi faisons-nous confiance à un inconnu en uniforme ?
  2. Pourquoi personne ne peut-il fabriquer un crayon seul ?

Pourquoi faisons-nous confiance à un inconnu en uniforme ?

  • Portée

Pendant la plus grande partie de l’histoire humaine, la confiance avait un visage. On faisait confiance à sa famille, à ses amis, à ses voisins, aux gens qu’on avait vus tenir parole. Entre amis, personne n’a besoin de pièces : l’un paie le dîner, l’autre paiera le suivant, et un compte approximatif des services rendus vit dans la tête de chacun, assez précis pour qu’on s’y fie et juste assez flou pour dériver. L’anthropologue Robin Dunbar a suggéré, dans une thèse devenue célèbre, que le cerveau humain peut entretenir des relations stables avec environ 150 personnes. Le chiffre exact est contesté : une réanalyse de 2021 a trouvé une fourchette statistique si large, de quelques personnes à plusieurs centaines, que ses auteurs ont jugé « vain » de retenir un nombre précis. Mais l’intuition survit à la critique. La confiance personnelle ne s’étend pas à grande échelle.

Et pourtant, aujourd’hui, tu confies tes économies à une banque dont tu n’as jamais rencontré les employés, tu montes dans un avion piloté par quelqu’un que tu ne verras jamais, et tu acceptes un salaire payé en billets émis par une institution d’une autre ville. Tu fais confiance à des inconnus à chaque heure de chaque jour.

L’économiste Paul Seabright a consacré à cette énigme The Company of Strangers (2004). Les humains ont évolué en petits groupes méfiants. En dix mille ans environ, ils ont appris à coopérer avec des gens qu’ils ne connaîtraient jamais, et des institutions comme la monnaie, les prix et les banques ont permis à des inconnus de se traiter presque comme des amis.

La monnaie est au cœur de ce tour de force, et la science économique a une manière précise de dire pourquoi. En 1998, l’économiste Narayana Kocherlakota a publié un article intitulé « Money Is Memory ». Il y montrait que tout ce qu’une économie peut accomplir avec de la monnaie, elle pourrait aussi l’accomplir avec un registre partagé et complet de toutes les transactions passées de chacun. Personne ne possède ce registre. La monnaie en tient lieu. Quand un inconnu accepte ta pièce, il n’a pas besoin de connaître ton histoire. La pièce porte la preuve que quelqu’un, quelque part, t’a donné quelque chose qui avait de la valeur.

Le sociologue Anthony Giddens a décrit le même basculement sous un autre angle. La vie moderne, soutenait-il, arrache les relations à leur cadre local et les étire à travers le temps et l’espace. Elle repose sur ce qu’il appelait des systèmes abstraits : des systèmes experts que nous ne pouvons pas vérifier nous-mêmes, et des gages symboliques qui circulent entre des gens qui ne se rencontrent jamais. Son principal exemple de gage symbolique est la monnaie. Nous renouvelons notre confiance dans ces systèmes à ce qu’il appelait des points d’accès : le guichet de la banque, la porte du cockpit, la personne en uniforme. Un uniforme ne garantit pas l’honnêteté. C’est le signe qu’une institution se tient derrière la personne qui le porte, et que cette institution peut être tenue pour responsable.

Le commerce au long cours montre jusqu’où cette confiance empruntée pouvait porter, bien avant les banques modernes. Au Ier siècle, Pline l’Ancien se plaignait que l’Inde vidait l’Empire romain d’au moins 50 millions de sesterces par an. Les historiens lisent ce chiffre comme de la rhétorique plutôt que de la comptabilité, mais on a bien retrouvé des pièces romaines, surtout d’argent et parfois d’or, dans des trésors enfouis dans le sud de l’Inde, beaucoup au Tamil Nadu, et un poème tamoul décrit des navires étrangers venus avec de l’or et repartis avec du poivre. Les marchands qui acceptaient ces pièces n’avaient aucune raison de se demander quel empereur était bon. Ils faisaient confiance au poids du métal, quel que soit le visage frappé dessus : beaucoup des pièces retrouvées là-bas portent des entailles faites pour le tester.

Les marchands du Moyen Âge sont allés plus loin. Les maisons de banque italiennes réglaient le commerce à travers l’Europe avec des Lettre de changeUn ordre écrit de payer une somme en un autre lieu ou à une autre date, que les marchands pouvaient transmettre à d’autres., des ordres de paiement sur papier qui permettaient à un marchand d’une ville d’encaisser des fonds dans une autre sans transporter la moindre pièce sur une route dangereuse. Les archives de Francesco Datini, marchand de Prato mort en 1410, comptent environ 150 000 documents, pour la plupart des lettres d’affaires. Dans une grande partie du monde musulman et de l’Asie du Sud, le système de la hawala déplaçait de la valeur entre des villes lointaines sur la seule parole de courtiers ; le FMI le décrit comme reposant « davantage sur une confiance absolue entre les participants que sur des documents juridiques ».

Que le porteur soit une pièce d’or, une lettre de change ou la parole d’un courtier, le schéma est le même. La monnaie permet à la confiance de quitter le village.

FamilleAmisVillageVilleEmpireMONDEPLUS LE CERCLE S'ÉLARGITPLUS LA MONNAIE DOIT PORTERMondeles réseaux de paiementune puceEmpireune pièce frappéedes routes marchandesVilleun registre écritun grenier de templeVillagela mémoire partagéeune récolteAmisun compte de servicesun voyage ensembleFamillepas besoin de monnaieun repas partagéLA MONNAIE QUI MARCHECE QU’ELLE PERMET
La confiance personnelle s'arrête à quelques dizaines ou centaines de personnes. Les amis sont juste après la famille : assez proches pour tenir de tête un compte de services rendus, assez loin pour que ce compte dérive. Chaque cercle plus large demande une monnaie qui porte la confiance sans visage. Illustration, pas une séquence suivie par toutes les sociétés.
En bref

La confiance personnelle s’arrête à quelques dizaines ou quelques centaines de personnes. La monnaie, et les institutions qui la soutiennent, permettent à la confiance de voyager jusqu’à des inconnus, à travers la distance et le temps.

EnsuiteFaire confiance à des inconnus est une chose. Construire quelque chose avec des millions d’entre eux en est une autre.

Pourquoi personne ne peut-il fabriquer un crayon seul ?

  • Portée

En 1958, l’écrivain Leonard Read a publié un court essai écrit du point de vue d’un simple crayon de bois. Sa fierté tenait en une phrase : « pas une seule personne sur la surface de cette terre ne sait comment me fabriquer ». Le cèdre vient d’un endroit, le graphite d’un autre, la gomme d’un troisième, la virole de laiton d’un quatrième. Des millions de personnes, dit l’essai, apportent un fragment de savoir au crayon, et aucune ne détient la recette entière.

Adam Smith avait fait une remarque semblable en 1776 avec des épingles. Dans un petit atelier, écrivait-il, la fabrication des épingles était divisée en environ dix-huit opérations distinctes. Dix ouvriers produisaient plus de 48 000 épingles par jour. Seul, chacun n’en aurait peut-être pas fait vingt, « peut-être pas une seule ». Et, dans son troisième chapitre, Smith tirait la conclusion qui nous importe : la division du travail est limitée par l’étendue du marché. La spécialisation ne paie que si l’on peut échanger avec assez de monde.

En 2009, un étudiant en design du Royal College of Art, Thomas Thwaites, a mis l’idée à l’épreuve au pied de la lettre. Il a démonté un grille-pain électrique bon marché, acheté 3,94 £, et a tenté de le reconstruire à partir des matières premières : extraire le minerai, fondre le fer, fabriquer le plastique. Le projet lui a pris presque une année et 1 187,54 £ de dépenses directes, et le résultat fonctionnait à peine. Un produit que des milliers d’inconnus fabriquent ensemble à bas coût est presque impossible à fabriquer pour une seule personne, même déterminée.

Change maintenant d’échelle. Les machines qui gravent les puces électroniques les plus avancées, construites par l’entreprise néerlandaise ASML, contiennent environ 100 000 pièces fournies par plus de 5 000 fournisseurs, selon un rapport sectoriel de 2021. Une seule puce peut passer par 400 à 1 400 étapes de fabrication. Apple indique que ses produits reposent sur des milliers de sites de fournisseurs dans plus de 60 pays. L’ordinateur ou le téléphone sur lequel tu lis ces lignes est l’œuvre de plus d’inconnus que tu n’en rencontreras dans toute ta vie.

Comment ces inconnus se coordonnent-ils sans plan central ? En 1945, l’économiste Friedrich Hayek a donné la réponse classique. Le savoir nécessaire pour faire tourner une économie, écrivait-il, n’existe jamais en un seul lieu ; il est éparpillé en « fragments dispersés de connaissances incomplètes et souvent contradictoires » détenus par des individus séparés. Les prix, exprimés en monnaie, compriment ce savoir épars en un signal que chacun peut lire. Son propre exemple était l’étain : quand il se raréfie, son prix monte, et des gens qui n’ont jamais su pourquoi se mettent à l’économiser.

La monnaie est devenue presque entièrement ce signal. SWIFT, la messagerie qu’utilisent les banques pour les paiements internationaux, a été fondée en 1973 par 239 banques de 15 pays et relie aujourd’hui plus de 11 000 institutions, avec des dizaines de millions de messages par jour. Sur les douze mois clos en septembre 2025, 329 milliards de paiements et de retraits ont porté la marque Visa. La plus grande partie de la monnaie d’aujourd’hui n’est ni du métal ni du papier. C’est de l’information, qui circule entre des bases de données et dit à des inconnus qui a livré quoi.

Les résultats se voient sur le long terme. Selon le Maddison Project, le PIB mondial par habitant, corrigé des prix, est passé d’environ 1 128 $ en 1820 à environ 16 677 $ en 2022, soit à peu près quinze fois plus. Les exportations et les importations cumulées sont passées d’environ un quart du PIB mondial en 1970 à plus de la moitié. La monnaie n’a pas causé cette croissance à elle seule. L’énergie, la science, le droit et les institutions ont tous joué leur rôle, et les historiens débattent encore de leur poids respectif. Mais rien de tout cela n’aurait pu être coordonné entre des milliards d’inconnus sans un moyen de tenir les comptes.

Cette portée a un prix. Les longues chaînes sont fragiles. Quand un maillon casse, comme les chaînes d’approvisionnement pendant la pandémie, tout le système peut caler, et le savoir pour reconstruire localement n’existe parfois plus. La même confiance qui permet à des inconnus de construire ensemble une puce électronique les rend tous dépendants de sa solidité.

En bref

La monnaie permet à des millions d’inconnus de se spécialiser et de se coordonner. C’est ainsi que les humains construisent ce que personne ne pourrait construire seul, et c’est pourquoi une défaillance de la confiance peut tout arrêter d’un coup.

EnsuiteTout cela suppose que la monnaie garde sa valeur. Alors, qu’est-ce qui rend une monnaie assez bonne pour qu’on la garde ?

Partie III

Ce qui fait tenir une monnaie, ou la brise

Jusqu’ici : la monnaie a permis à des inconnus de se faire confiance et de construire ensemble. Cela ne fonctionne que tant que la monnaie tient.

  1. Pourquoi la monnaie qu’on garde n’est-elle plus la monnaie qu’on dépense ?
  2. Que se passe-t-il quand la promesse se brise ?
  3. Près ou loin, maintenant ou plus tard : comment juger une monnaie ?

Pourquoi la monnaie qu’on garde n’est-elle plus la monnaie qu’on dépense ?

  • Valeur

Les manuels confient trois rôles à la monnaie. C’est un intermédiaire des échanges, quelque chose que les gens acceptent en paiement. C’est une unité de compte, la mesure commune qui sert à fixer les prix. Et c’est une réserve de valeur, quelque chose qu’on peut garder aujourd’hui et utiliser plus tard.

Ces rôles peuvent tirer en sens contraire. Quand les gens s’attendent à ce qu’une monnaie prenne de la valeur, ils sont tentés de la garder plutôt que de la dépenser.

UNITÉ DE COMPTE · LA RÈGLE QUI MESURE LES PRIXDépensermoyen d'échangeGarderréserve de valeurTENSIONBillets en hyperinflationdépensés en quelques heuresCigarettes des campsdépensées, fumées ou gardéesOrBitcoinchapitre 13
Quand on s'attend à ce qu'une monnaie prenne de la valeur, on est tenté de la garder plutôt que de la dépenser. Positions illustratives. L'unité de compte est au-dessus de la tension : c'est l'échelle des deux côtés pour mesurer ce qu'on cède.

Thomas Gresham, conseiller d’Élisabeth Ire, a mis en garde contre une version de ce phénomène au XVIe siècle, et en 1858 un économiste a donné son nom à la règle : la Loi de GreshamQuand deux sortes de monnaie doivent être acceptées à la même valeur légale, les gens dépensent la moins bonne et gardent la meilleure.. Quand deux sortes de monnaie doivent être acceptées à la même valeur officielle, les gens dépensent la moins bonne et thésaurisent la meilleure. La mauvaise monnaie chasse la bonne. La loi exige cette condition d’une valeur officielle fixe pour fonctionner, mais l’instinct qui la sous-tend est courant.

La démonstration moderne la plus nette est venue d’un camp de prisonniers de guerre. En 1945, R. A. Radford, détenu dans des camps de prisonniers en Italie et en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, a décrit leur économie dans la revue Economica. Les cigarettes des colis de la Croix-Rouge étaient devenues une monnaie, utilisée « comme unité de compte, comme mesure de la valeur et comme réserve de valeur ». Elles étaient uniformes, durables et faciles à transporter. Et les prisonniers ont redécouvert plusieurs ennuis monétaires classiques. Les cigarettes « pouvaient être rognées ou allégées en les roulant entre les doigts », pour en retirer un peu de tabac avant de les faire circuler. Les cigarettes roulées à la main chassaient de la circulation les cigarettes industrielles. Et quand de grosses livraisons de cigarettes arrivaient, les prix exprimés en cigarettes montaient.

John Maynard Keynes a décrit un piège voisin en 1936. Si tout le monde essaie d’épargner davantage en même temps en dépensant moins, alors que la demande est déjà faible, les revenus baissent, et « la tentative échoue nécessairement ». La monnaie que tout le monde garde est une monnaie que personne ne gagne.

Cette tension reviendra quand nous arriverons au Bitcoin, que beaucoup de détenteurs traitent avant tout comme une chose à garder. Pour l’instant, retiens que tout système monétaire est un compromis entre garder et dépenser, et que les sociétés se déplacent sur cette ligne quand leur confiance se déplace.

En bref

La monnaie doit être assez bonne pour qu’on la garde, mais pas si bonne que personne ne la dépense. Tout système monétaire se situe quelque part sur cette ligne.

EnsuiteUne monnaie qui mérite d’être gardée repose sur des promesses. Que se passe-t-il quand l’une d’elles se brise ?

Que se passe-t-il quand la promesse se brise ?

  • Valeur
  • Mémoire

Les économistes énumèrent les propriétés d’une bonne monnaie de façons légèrement différentes. La Banque fédérale de réserve de Saint-Louis cite la durabilité, la portabilité, la divisibilité, l’uniformité, une offre limitée et l’acceptabilité. L’histoire invite à les lire comme des promesses faites à tous ceux qui utilisent la monnaie, et six de ces promesses se sont brisées assez souvent pour mériter qu’on les surveille.

  • Rareté : personne ne peut en produire davantage à bas coût.
  • Légitimité : le groupe la reconnaît comme monnaie.
  • Portabilité : elle peut arriver jusqu’à toi.
  • Vérifiabilité : tu peux la distinguer d’une contrefaçon.
  • Uniformité : mon unité vaut exactement la même chose que la tienne.
  • Stabilité : elle gardera sa valeur demain.
RARETÉImpossible d'en fabriquer à bas coûtLes cauris inondent l'Afriquecoquillages moins chers importés, XIXe siècleLÉGITIMITÉLe groupe la reconnaîtLes pierres d'O'Keefe à Yapplus grandes, moins précieuses, années 1870PORTABILITÉElle peut arriver jusqu'à toiLes plaques de cuivre suédoises19,7 kg pour une pièce, 1644VÉRIFIABILITÉOn la distingue d'un fauxL'argent anglais rognéprès de la moitié du métal disparu, 1695UNIFORMITÉMon unité vaut la tienne7 000 billets d'États américainsun dollar dépendait de sa banque, 1837 à 1863STABILITÉElle garde sa valeur demainAllemagne, 1923les prix doublent tous les 3,7 jours
Chaque propriété de la monnaie est une promesse faite à ceux qui l'utilisent. La ligne sous chaque promesse marque l'endroit où l'histoire l'a cassée.

La monnaie tient tant que ces promesses tiennent. L’histoire est un catalogue de ce qui arrive quand l’une d’elles se brise.

La rareté, brisée par les outils de métal. Les wampums étaient des perles de coquillage fabriquées par les peuples autochtones du nord-est de l’Amérique, chargées d’un sens diplomatique et cérémoniel. Des marchands hollandais les introduisirent dans le commerce de la Nouvelle-Angleterre en 1627, et en 1637 le Massachusetts leur donna Cours légalMonnaie qu’un créancier est tenu par la loi d’accepter en paiement d’une dette.. Une partie de leur valeur tenait à la difficulté de les fabriquer. Les forets et les poinçons de métal apportés par les Européens les rendirent bien plus faciles à produire, et les colons en produisirent en quantité. La qualité baissa, les taux officiels finirent par être réduits, et en 1661 le Massachusetts leur retira le cours légal, invoquant « beaucoup de désagréments ».

La rareté, brisée par les navires. Les cauris des Maldives circulaient depuis longtemps comme monnaie dans de vastes régions d’Afrique de l’Ouest. Les marchands européens les expédiaient en masse, important ce que l’historien Jan Hogendorn décrit comme « des dizaines de milliers de tonnes » à l’époque de la traite atlantique, et les importations montaient et baissaient au rythme de cette traite. Au XIXe siècle, des sociétés allemandes et françaises inondèrent la côte d’une espèce de cauri moins chère venue de Zanzibar. « Une grande inflation s’ensuivit », écrit Hogendorn, et les autorités coloniales interdirent les importations vers 1900. On dit parfois que les colonisateurs ont acheté un continent avec des coquillages. Le mécanisme réel est plus subtil et plus sombre : quand ce qu’une société utilise comme monnaie peut être produit loin, à bas coût, par des étrangers, la monnaie cesse d’être un accord partagé et devient un levier.

La légitimité, et les pierres que personne n’avait autorisées. Retour à Yap, où un capitaine irlando-américain nommé David O’Keefe arriva au XIXe siècle. Les rai étaient taillés à la main avec des outils de coquillage et de pierre, puis ramenés en pirogue, ce qui les rendait rares. O’Keefe utilisa un bateau à vapeur et des outils de fer pour aider des insulaires à extraire la pierre sur Palau, et rapporta des pierres en quantité. Elles étaient plus grandes et mieux finies. Selon le Musée de la Banque du Canada, elles valaient moins que bien des pierres traditionnelles plus petites et plus grossières, parce qu’elles « n’avaient été autorisées par aucun chef, demandaient beaucoup moins de travail et n’avaient acquis aucune histoire ». La rareté, en fait, ne suffit pas. Une monnaie a aussi besoin de la reconnaissance du groupe.

La portabilité, brisée par le poids. Au XVIIe siècle, la Suède, riche en cuivre, émit de la monnaie sous forme de plaques de cuivre. La plus grande, une plaque de 10 dalers de 1644, pesait environ 19,7 kilogrammes. Les gros paiements voyageaient en charrette. Ce n’est sans doute pas un hasard si la première banque de Stockholm a émis les premiers vrais billets de banque d’Europe en 1661. Quand la monnaie ne peut pas voyager, les gens inventent une promesse qui le peut.

La vérifiabilité, brisée par les ciseaux. Beaucoup de pièces d’argent qui circulaient dans l’Angleterre du XVIIe siècle étaient de vieilles pièces frappées au marteau, aux bords irréguliers, faciles à rogner : on raclait un peu d’argent sur le pourtour, on dépensait la pièce à sa valeur faciale et on gardait les copeaux. En 1695, près de la moitié de l’argent manquait dans les pièces en circulation. La grande refonte monétaire de 1696 les retira, et le commerce se figea presque le temps de frapper les nouvelles pièces. Isaac Newton fut nommé gardien de la Monnaie royale cette année-là, en devint plus tard le maître, et poursuivit les faux-monnayeurs jusqu’à la potence.

L’uniformité, brisée par trop d’émetteurs. Aux États-Unis, de 1837 à 1863, plus d’un millier de banques d’État émettaient leurs propres billets ; l’Office of the Comptroller of the Currency en recense plus de 7 000 différents. Un dollar d’une banque lointaine ou fragile s’échangeait avec une décote, et les commerçants avaient besoin de guides imprimés pour savoir ce que valait chaque billet. L’encart ci-dessous raconte cette histoire.

Pour aller plus loin · 3 minUn dollar n’était pas un dollarLes billets américains avant 1863DéplierReplier

De 1837 à 1863, un billet d’un dollar était la promesse d’une banque en particulier. Près de cette banque, ses billets passaient généralement à leur valeur faciale. Plus loin, les commerçants les acceptaient avec une décote, car se les faire rembourser supposait un voyage et un risque.

Les commerçants consultaient des guides imprimés. Un guide de Philadelphie montre les billets de Pennsylvanie au pair dans la ville, ceux de Caroline du Nord avec une décote de 3,24 % en 1839, et ceux de l’Indiana avec une décote moyenne d’environ 19 % en 1855, certains à 50 %.

La plupart des décotes étaient faibles. Sur environ 230 000 cotations portant sur 1 750 banques, la décote médiane était de 0,5 %. Les fortes décotes frappaient les banques lointaines, récentes ou en difficulté, et des économistes comme Gary Gorton ont constaté que les marchés évaluaient ces risques avec une assez grande précision.

En Nouvelle-Angleterre, la Suffolk Bank de Boston a fait fonctionner de 1825 à 1858 un système qui renvoyait les billets des banques membres pour remboursement et les maintenait au pair.

La guerre de Sécession a mis fin à cette mosaïque. Le gouvernement fédéral a émis les greenbacks en 1862. À partir de 1863, les billets des banques nationales avaient partout le même aspect, hormis le nom de la banque, et étaient garantis par des obligations fédérales. Une taxe fédérale de 10 % sur les billets des banques d’État, en vigueur à partir de 1866, a achevé le travail : les billets d’État en circulation sont passés de 143 millions de dollars en 1865 à 4 millions de dollars en 1867.

Sources : Gary Gorton (1999) ; Gorton, Ross et Ross (2022) ; Federal Reserve Bank of Minneapolis ; Federal Reserve History ; Office of the Comptroller of the Currency.

La stabilité, brisée net. Les hyperinflations commencent en général quand un État imprime de la monnaie pour payer ses dépenses. Puis les gens cessent de croire que la monnaie gardera sa valeur et la dépensent le plus vite possible, ce qui fait monter les prix plus vite encore et confirme leur crainte. Au pic d’octobre 1923, les prix en Allemagne ont augmenté de 29 500 % en un mois et doublaient tous les 3,7 jours ; la crise s’est terminée avec une nouvelle monnaie, le Rentenmark, qui valait mille milliards d’anciens marks. Au Zimbabwe, en novembre 2008, les prix doublaient toutes les 24,7 heures. Le record appartient à la Hongrie en juillet 1946, quand les prix doublaient toutes les 15 heures.

Tu te souviens du troc que les manuels placent au commencement de la monnaie ? Il réapparaît souvent à la fin. Quand la monnaie papier de la dynastie Yuan s’est effondrée après une impression devenue incontrôlable, la monnaie papier fut abandonnée à la chute de la dynastie en 1368 et, selon les historiens de l’économie Hanhui Guan, Nuno Palma et Meng Wu, le troc « s’observait dans toutes les préfectures et tous les districts ». Le troc est moins le lieu où la monnaie commence que celui où elle finit quand la confiance meurt.

En bref

Une monnaie est un faisceau de promesses. Brise l’une d’elles, et la monnaie cesse de fonctionner, parfois lentement, parfois en une seule année.

EnsuiteSi les promesses peuvent se briser, comment savoir, avant qu’il ne soit trop tard, si les gens croient encore en une monnaie ?

Près ou loin, maintenant ou plus tard : comment juger une monnaie ?

  • Portée
  • Valeur

Une bonne monnaie est acceptée loin de là où elle a été créée, et longtemps après. Réunir les deux est rare.

Rome y est parvenue un temps. Ses pièces avaient de la valeur de l’Espagne au sud de l’Inde, même là où on les traitait comme du simple métal. Mais étendre une monnaie à tout un empire exige des routes, des garnisons et des armées, et les armées coûtent cher. Plus un État dépense pour faire accepter sa monnaie au loin, plus il met sous tension les finances qui rendent cette monnaie digne de confiance dans la durée. Cet arbitrage entre portée dans l’espace et portée dans le temps n’est pas une loi de la nature, mais c’est un schéma à garder à l’esprit au moment d’aborder les empires et leurs monnaies.

LOCALE ET DURABLELOINTAINE ET DURABLE · RARELOCALE ET ÉPHÉMÈRELOINTAINE MAIS ÉPHÉMÈREun villagele monde entierPortée dans l'espacePortée dans le tempsjourssièclesPierre de Yapmémorisée des générationsUne dette entre amisvalable tant qu'on s'en souvientPièce romainede l'Espagne au sud de l'IndeOrDollar américaindétenu partoutMark allemand, 1923prix doublés en quelques jours
Une bonne monnaie est acceptée loin et longtemps après sa fabrication ; rares sont celles qui réussissent les deux. Positions illustratives, non mesurées.

Comment savoir si les gens font encore confiance à une monnaie ? Ils le disent rarement. Ils le montrent. Il y a au moins cinq endroits où regarder.

Ce dans quoi les gens épargnent. De 1997 jusqu’à la rupture de l’arrimage en 2019, la livre libanaise a été ArrimageUn taux de change fixe qu’une banque centrale promet de défendre. au dollar à 1 507,5 livres pour un dollar. En février 2023, elle avait perdu plus de 98 % de sa valeur d’avant la crise, selon la Banque mondiale, et l’économie fonctionnant en dollars liquides atteignait 45,7 % du PIB en 2022. En Argentine, l’institut national de statistique recensait fin 2020 environ 230 milliards de dollars en devises et en dépôts détenus par des résidents hors du pays : sur des comptes à l’étranger, dans des coffres-forts, sous les matelas.

L’écart entre le prix officiel et le prix de la rue. En juillet 2022, l’écart entre le taux de change officiel de l’Argentine et son taux de rue, dit « blue », atteignait environ 150 %. Un dollar dans la rue coûtait environ deux fois et demie son prix officiel.

Le prix de l’emprunt. En février 2012, les obligations d’État grecques à dix ans rapportaient en moyenne 29,24 %. Le même mois, l’Allemagne empruntait à dix ans à 1,85 %. L’écart reflétait en grande partie le doute du marché sur la capacité de la Grèce à tenir ses promesses en totalité.

La vitesse de la sortie. Le 9 mars 2023, les déposants ont retiré 42 milliards de dollars de la Silicon Valley Bank en une seule journée, et l’enquête de la Réserve fédérale elle-même a établi que la direction s’attendait à plus de 100 milliards de dollars de retraits le 10 mars. Au total, environ 85 % de ses dépôts. En 2008, Wachovia avait mis huit jours à perdre 10 milliards de dollars. La confiance partait autrefois par la grande porte. Aujourd’hui, elle part par un téléphone.

42 milliards de dollarsont quitté la Silicon Valley Bank en une seule journée, le 9 mars 2023.

Ce qu’achètent les banques centrales. Les institutions qui émettent la monnaie se couvrent contre la monnaie des autres. Selon le World Gold Council, les banques centrales ont acheté plus de 1 000 tonnes d’or par an en 2022, 2023 et 2024, plus du double de leur moyenne de 2010 à 2021.

Il existe aussi un test inversé. Après la guerre du Golfe, le Kurdistan, dans le nord de l’Irak, a continué d’utiliser l’ancien dinar « suisse », imprimé avant la guerre, pendant que le gouvernement de Saddam Hussein imprimait de nouveaux billets à volonté. Aucun gouvernement ne se tenait derrière les anciens billets, et personne ne pouvait en imprimer davantage. Mervyn King, alors gouverneur de la Banque d’Angleterre, a raconté en 2004 comment ils en étaient venus à valoir environ 300 dinars de Saddam, et comment leur valeur suivait les anticipations sur la chute du régime. Une monnaie que plus personne ne peut imprimer peut inspirer plus de confiance qu’une monnaie dont personne ne croit l’émetteur.

« L’essence d’une bonne monnaie a toujours été la confiance dans la stabilité de sa valeur », écrivait la Banque des règlements internationaux en 2018. Chaque chiffre de ce chapitre est cette phrase, mesurée.

En bref

La confiance dans une monnaie se révèle, elle ne se déclare pas : dans ce en quoi les gens épargnent, le prix d’un dollar dans la rue, le coût de l’emprunt, la vitesse d’une panique bancaire et l’or qu’achètent les banques centrales.

EnsuiteLa confiance se mesure. Mais qui tient la plume qui fait exister la monnaie ?

Partie IV

Qui tient le registre

Jusqu’ici : une monnaie est un faisceau de promesses, et les gens montrent, par leur épargne et en votant avec leurs pieds, s’ils y croient encore.

  1. L’or était-il la vraie monnaie ?
  2. Qui crée la monnaie aujourd’hui, et pour qui ?
  3. Pourquoi le monde entier a-t-il besoin de dollars ?

L’or était-il la vraie monnaie ?

  • Pouvoir

Le 19 décembre 1912, le banquier le plus puissant d’Amérique était assis devant une sous-commission de la Chambre des représentants des États-Unis qui enquêtait sur le « money trust ». Son avocat, Samuel Untermyer, demanda à J. P. Morgan si le crédit était le fondement de la banque. Morgan répondit : « Pas toujours. C’est une preuve de l’activité bancaire, mais ce n’est pas la monnaie elle-même. La monnaie, c’est l’or, et rien d’autre (Money is gold, and nothing else). »

Cette phrase est souvent citée sous une forme plus tranchante, « L’or est la monnaie, tout le reste est du crédit » (Gold is money, everything else is credit), qui ne figure pas dans la transcription. Ce que la transcription contient, quelques pages plus loin, est plus intéressant. Quand on lui demanda si le crédit commercial reposait d’abord sur l’argent ou sur les biens, Morgan dit : « Non, monsieur ; la première chose, c’est le caractère. » Avant l’argent ou les biens ? « Avant l’argent ou quoi que ce soit d’autre. L’argent ne peut pas l’acheter. »

Le même jour, le même homme a dit que la monnaie, c’est l’or, et que le crédit repose sur la confiance en une personne. Entre ces deux réponses tient toute l’histoire de l’étalon-or.

AVANT 1933$ton billetCONVERTIRor20,67 $l'once, pour tousUn billet convertibleLa promesse est dans ta main.DE 1934 À 1971$ton billetÉTATS SEULEMENTor35 $l'once, pour les ÉtatsL'or des banques centralesLes Américains rendent le leur.APRÈS 1971$ton billetCOUPÉl'Étatconfiancedans l'émetteur et son économieUne promesse de l'ÉtatNixon ferme le guichet de l'or.
L'ancre n'a pas disparu en un jour. Chaque étape a retiré un lien entre le billet dans ta main et le métal dans un coffre. Simplifié : l'étalon-or américain a aussi connu des suspensions et des exceptions plus anciennes.

Si la confiance dans la monnaie dépend de la capacité de l’émetteur à tenir ses promesses, une solution consiste à lui lier les mains. La Grande-Bretagne a glissé vers cette solution. En 1717, Isaac Newton, toujours à la Monnaie, fixa la valeur de la guinée d’or à 21 shillings, un taux qui chassa l’argent de la circulation. L’or devint l’étalon légal de la Grande-Bretagne après les guerres napoléoniennes. À partir des années 1870, l’Allemagne, la France, les États-Unis et d’autres suivirent, et jusqu’en 1914 une grande partie de la monnaie mondiale fut définie comme un poids d’or. De 1880 à 1914, l’inflation moyenne aux États-Unis fut proche de zéro.

Cette discipline avait un coût. La quantité de monnaie dépendait de la quantité d’or, et la quantité d’or dépendait des mines. Un pays ne pouvait pas créer de monnaie pour combattre une crise. La Première Guerre mondiale mit fin au système. En 1925, Winston Churchill, chancelier de l’Échiquier, ramena la Grande-Bretagne à l’or à la parité d’avant-guerre, malgré les objections de John Maynard Keynes, qui estimait la livre désormais surévaluée d’environ 10 %. La Grande-Bretagne fut contrainte d’abandonner l’or le 21 septembre 1931. Des recherches ultérieures de Barry Eichengreen et Jeffrey Sachs, puis de Ben Bernanke, ont montré que les pays qui avaient abandonné l’or plus tôt pendant la Grande Dépression s’étaient redressés plus vite.

La leçon la plus rude est venue des États-Unis. Le 5 avril 1933, le décret présidentiel 6102 (Executive Order 6102) obligea les Américains à remettre la plupart de leurs pièces d’or, de leurs lingots et de leurs certificats-or au système bancaire avant le 1er mai, au prix officiel de 20,67 $ l’once. Refuser pouvait valoir une amende allant jusqu’à 10 000 $, dix ans de prison, ou les deux. En janvier 1934, le Gold Reserve Act autorisa le président à fixer un nouveau prix, et il le fixa dès le lendemain à 35 $. Le dollar était ancré à l’or, et le gouvernement qui tenait l’ancre la déplaça.

En juillet 1944, des délégués de 44 nations se réunirent à Bretton Woods, dans le New Hampshire, et rebâtirent la monnaie mondiale autour du dollar : les autres monnaies étaient arrimées au dollar, et le dollar était convertible en or à 35 $ l’once pour les gouvernements étrangers. En 1960, l’économiste Robert Triffin en signala la faille. Le monde ne pouvait obtenir les dollars dont il avait besoin que si les États-Unis accumulaient des déficits, et ces déficits finiraient par saper la confiance dans la possibilité réelle d’échanger ces dollars contre de l’or. Le 15 août 1971, le président Nixon Guichet de l’orL’engagement des États-Unis d’échanger contre de l’or, à 35 $ l’once, les dollars détenus par les gouvernements étrangers.. En 1973, les grandes monnaies flottaient.

Le monde devrait-il y revenir ? Dans une enquête menée en 2012 par l’IGM Forum de l’université de Chicago auprès d’économistes universitaires de premier plan, aucun n’a estimé qu’un étalon-or améliorerait la stabilité des prix et l’emploi pour l’Américain moyen. Les défenseurs de l’or répondent que l’enjeu n’a jamais été les résultats moyens, mais la discipline imposée aux gouvernements. Les deux camps peuvent tirer des leçons de l’histoire. Une ancre ne fonctionne que si ceux qui la tiennent ne peuvent pas couper la corde. Pendant la plus grande partie de la vie de l’étalon-or, ils le pouvaient.

Pour aller plus loin · 4 minDes orfèvres aux banques centralesComment des promesses privées sont devenues la monnaie que nous utilisonsDéplierReplier

Dans le Londres des années 1660, les orfèvres gardaient les pièces des marchands et délivraient des reçus. Ces reçus se sont mis à circuler comme de la monnaie, et les orfèvres prêtaient une partie des pièces qu’ils détenaient. Quand Charles II a suspendu en 1672 le remboursement d’environ 1,2 million £ de dette de la Couronne, due en grande partie aux orfèvres, la fragilité de ce modèle est apparue au grand jour.

En 1661, la Stockholms Banco a émis les premiers billets de banque d’Europe. Elle a émis plus de billets qu’elle ne pouvait en rembourser et a été liquidée en 1668. Celle qui lui a succédé est devenue la banque centrale de Suède, la Riksbank.

La Banque d’Angleterre a été fondée en 1694 pour prêter 1,2 million £ à la Couronne, et a commencé à émettre des billets en contrepartie de ce prêt. De 1797 à 1821, ses billets ne pouvaient plus du tout être échangés contre de l’or.

Le Bank Charter Act de 1844 a tenté de contrôler la monnaie en plafonnant les billets : au-delà de 14 millions £ garantis par de la dette publique, chaque nouveau billet devait être couvert par de l’or ou, dans certaines limites, par de l’argent. Cela fonctionnait sur le papier, et passait à côté du problème. Les dépôts et les chèques, que la loi ne couvrait pas, ont crû librement et sont devenus l’essentiel de la monnaie.

La Réserve fédérale, créée en 1913, devait détenir de l’or à hauteur de 40 % de ses billets. L’exigence est tombée à 25 % en 1945, puis a été supprimée pour les dépôts en 1965 et pour les billets en 1968. Aujourd’hui, un billet de 100 $ coûte environ 11 cents à imprimer.

Sources : Bank of England Quarterly Bulletin (1969) ; Sveriges Riksbank ; Federal Reserve History ; Federal Reserve.

En bref

L’or a lié la monnaie à quelque chose que l’émetteur ne pouvait pas imprimer. Mais les règles restaient écrites, et réécrites, par celui qui détenait le coffre.

EnsuiteQuand l’or a cessé d’ancrer la monnaie, qui a pris le relais pour la créer ?

Qui crée la monnaie aujourd’hui, et pour qui ?

  • Pouvoir
  • Mémoire

Demande à la plupart des gens d’où vient la monnaie, ils te répondront que l’État l’imprime. La plus grande partie de la monnaie que tu utilises n’a jamais été imprimée.

En 2014, la Banque d’Angleterre a publié un article intitulé « Money creation in the modern economy ». Sa phrase centrale est limpide : « Chaque fois qu’une banque accorde un prêt, elle crée simultanément un dépôt correspondant sur le compte bancaire de l’emprunteur, créant ainsi de la nouvelle monnaie. » Les banques n’attendent pas que des épargnants déposent de l’argent pour le prêter ensuite. C’est le prêt qui crée le dépôt. Quand le prêt est remboursé, cette monnaie disparaît.

1Le prêtLA BANQUE POSSÈDEun prêt à toi+20 000 $LA BANQUE DOITton nouveau dépôt+20 000 $De l'argent apparaîtAucune épargne n'a été prêtée.2Il circuleToiFournisseur20 000 $passe dans une autre banqueL'argent existe toujoursIl change seulement de compte.3Le remboursementLA BANQUE POSSÈDEprêt 20 000 $LA BANQUE DOITdépôt 20 000 $L'argent disparaîtLes deux lignes s'annulent.
D'après l'explication de la Banque d'Angleterre en 2014. Ce qui limite le crédit, c'est la rentabilité, la réglementation, la demande de prêts et le taux de la banque centrale, pas un stock d'épargne en attente d'être prêté.

Le même article affirme que le « multiplicateur monétaire » présent dans de nombreux manuels, selon lequel les banques ne peuvent prêter qu’un multiple fixe de leurs réserves, « n’est pas une description exacte de la façon dont la monnaie est créée en réalité ». Ce qui limite le crédit, ce sont la rentabilité, la réglementation, l’envie d’emprunter des ménages et des entreprises, et le taux d’intérêt fixé par la banque centrale. Aux États-Unis, les réserves obligatoires sont nulles depuis le 26 mars 2020.

90 %ou plus de la masse monétaire au sens large de la zone euro ne sont pas des espèces, mais des dépôts et des soldes comparables, créés surtout quand les banques prêtent ou achètent des actifs (juillet 2026).

Pour aller plus loin · 4 minComment un prêt crée de la monnaie, et ce qui l’arrêteLe mécanisme en cinq étapesDéplierReplier
  • Tu demandes un prêt. La banque vérifie que tu es susceptible de le rembourser et que te prêter est rentable.
  • Elle inscrit deux lignes à la fois : un prêt qu’elle détient et un dépôt qu’elle te doit. Ce dépôt est de la monnaie nouvelle. Comme le dit la banque centrale allemande, la capacité d’une banque à prêter « n’a rien à voir avec le fait qu’elle dispose déjà de réserves excédentaires ou de dépôts ».
  • Tu dépenses l’argent. Le dépôt passe sur d’autres comptes, souvent dans d’autres banques, et ta banque a besoin de réserves de banque centrale pour régler ces paiements.
  • Des règles limitent jusqu’où cela peut aller. Les banques doivent détenir des fonds propres en face de leurs prêts, garder assez d’actifs liquides pour tenir trente jours de tensions, et payer ou percevoir sur leurs réserves le taux d’intérêt fixé par la banque centrale.
  • Tu rembourses. Le prêt et le dépôt disparaissent ensemble, et la monnaie est détruite.

La banque centrale pilote l’ensemble du processus par son taux d’intérêt. Le principal taux de la BCE était de 4,25 % en juillet 2008, est resté à 0 % de mars 2016 à juillet 2022, est monté à 4,50 % en 2023, est redescendu à 2,15 % en 2025, et a encore bougé depuis. Dans la zone euro, en juillet 2026, les espèces représentaient 9,2 % de la masse monétaire au sens large.

Sources : Deutsche Bundesbank (2017) ; Banque de France (2024) ; Banque centrale européenne.

L’ampleur est frappante. La Banque d’Angleterre estimait en 2014 que les dépôts bancaires représentaient 97 % de la masse monétaire au sens large au Royaume-Uni. Aux États-Unis, en juillet 2026, les espèces représentaient environ 2 400 milliards de dollars sur les 23 200 milliards de dollars de M2Une mesure large de la monnaie : les espèces, les dépôts à vue et d’épargne, les petits dépôts à terme, et les fonds monétaires détenus par les particuliers., la mesure large de la monnaie utilisée par la Réserve fédérale : environ 10 %. L’essentiel du reste est constitué de dépôts bancaires, des promesses privées inscrites dans les registres des banques.

Les banques centrales créent une autre sorte de monnaie : les espèces, et les réserves que les banques commerciales détiennent auprès d’elles. Elles pilotent tout le reste en fixant le taux d’intérêt de ces réserves. En cas de crise, elles peuvent aussi acheter des actifs à très grande échelle, ce qu’on appelle l’Assouplissement quantitatifDes achats massifs d’obligations par une banque centrale, payés avec des réserves qu’elle crée.. Le bilan de la Réserve fédérale est passé d’environ 4 160 milliards de dollars en février 2020 à environ 8 970 milliards de dollars en avril 2022.

Les États, eux, se financent en émettant de la dette. Le 10 septembre 2026, la dette publique totale des États-Unis dépassait tout juste 40 000 milliards de dollars. Quand un État dépense ce qu’il a emprunté, la monnaie atterrit dans des dépôts bancaires. Quand une banque centrale achète des obligations d’État, elle paie avec des réserves qu’elle crée. C’est pourquoi l’indépendance des banques centrales compte : un gouvernement qui pourrait ordonner à sa banque centrale d’acheter toute sa dette pourrait créer de la monnaie à volonté. En 1951, le Trésor américain et la Réserve fédérale se sont formellement engagés à « minimiser la monétisation de la dette publique ». Certains économistes, sous la bannière de la Modern Monetary Theory, soutiennent qu’un pays qui emprunte dans sa propre monnaie se heurte à une limite fixée par l’inflation plutôt que par la solvabilité ; quand l’IGM Forum a demandé en 2019 à des économistes de premier plan si ces pays pouvaient ne pas s’inquiéter des déficits puisqu’ils peuvent toujours créer de la monnaie, aucun n’a approuvé, et les partisans de la théorie estiment que la question simplifiait leur position.

Tout l’édifice repose sur une garantie publique. Depuis 2008, la FDIC assure les dépôts américains jusqu’à 250 000 $ par déposant, par banque et par type de détention de compte, un plafond rendu permanent en 2010. Le solde de ton compte est une promesse de ta banque, créée quand quelqu’un a emprunté, et rendue crédible par l’État.

Cette architecture a une conséquence. Celui qui crée la monnaie nouvelle décide qui la reçoit en premier, et les premiers bénéficiaires la dépensent avant que les prix ne s’ajustent, un effet que les économistes associent au banquier du XVIIIe siècle Richard Cantillon. Quand les banques créent l’essentiel de la monnaie, ce sont les banques qui décident, prêt après prêt, qui la reçoit en premier.

Alors, que se passe-t-il quand la banque décide de se prêter à elle-même ?

La création monétaire privée n’a rien de nouveau : l’ère américaine du free banking, croisée au chapitre 7, a déjà montré ce qui se passe quand chaque banque émet ses propres dollars.

Le risque le plus profond est structurel. Quand la banque qui crée la monnaie appartient à un groupe, elle peut créer de la monnaie pour ce groupe. En 2003, Rafael La Porta, Florencio Lopez-de-Silanes et Guillermo Zamarripa ont constaté qu’au Mexique, au milieu des années 1990, les prêts à des parties liées aux propriétaires mêmes des banques représentaient 20 % du crédit commercial, et faisaient bien plus souvent défaut. Les auteurs n’ont pas mâché leurs mots : « le prêt aux parties liées est une manifestation du pillage ». Les règles qui plafonnent ces prêts existent parce que la tentation est inscrite dans la machine : l’institution qui peut créer la monnaie est celle-là même qui décide qui la reçoit.

Pour aller plus loin · 3 minQuand une banque prête à son propre groupeBanques captives, liens cachés et règlesDéplierReplier

Au Mexique, les prêts aux parties liées étaient consentis à des taux inférieurs d’environ 4 points de pourcentage, avaient un risque de défaut supérieur de 33 % et se recouvraient 30 % moins bien.

La banque centrale de Russie décrit des banques « captives », créées par des groupes d’entreprises pour leur propre compte, dont les prêts vont à des sociétés liées aux propriétaires, souvent dissimulées derrière plusieurs couches de sociétés écrans. Elle a retiré 51 licences bancaires rien qu’en 2017.

En Chine, la Baoshang Bank, détenue à 89 % par le Tomorrow Group, a fait transiter 156 milliards de yuans vers son propriétaire par 209 sociétés écrans entre 2005 et 2019, avant que les autorités de régulation n’en prennent le contrôle.

En Islande, les prêts de Glitnir à Baugur et à ses filiales, des sociétés liées aux principaux actionnaires de la banque, atteignaient environ 70 % de ses fonds propres au moment de l’effondrement de 2008. En Moldavie, trois banques ont perdu environ 1 milliard de dollars au profit d’entités liées en 2014, et le sauvetage a coûté environ 12 % du PIB.

Des règles existent. Aux États-Unis, les prêts d’une banque à une même entité affiliée sont plafonnés à 10 % de ses fonds propres, et à 20 % pour l’ensemble des entités affiliées. Dans l’Union européenne, l’exposition à un client ou à un groupe de clients liés est plafonnée à 25 % des fonds propres de catégorie 1, avec des exemptions pour certains prêts au sein d’un groupe. La plupart des scandales tenaient à des liens dissimulés, pas à des règles absentes.

Sources : La Porta, Lopez-de-Silanes et Zamarripa (2003) ; Banque de Russie (2017) ; Banque populaire de Chine ; Commission d’enquête spéciale islandaise (2010) ; FMI ; Federal Reserve Regulation W ; règlement européen sur les exigences de fonds propres (CRR).

Pour aller plus loin · 3 minLa monnaie pourrait-elle être créée autrement ?Encadrement du crédit, plan de Chicago et monnaie pleineDéplierReplier

Jusqu’aux années 1980, beaucoup d’États indiquaient aux banques combien elles pouvaient prêter, et parfois à qui. La France a pratiqué l’encadrement du crédit, de manière permanente à partir de 1972, jusqu’au 1er janvier 1987. Le « corset » imposé aux dépôts bancaires au Royaume-Uni a pris fin en 1980. La Banque du Japon a donné aux banques des orientations trimestrielles de crédit jusqu’en 1991.

En 1933, des économistes de l’université de Chicago ont proposé que les banques couvrent chaque dépôt à vue à 100 % par de la monnaie publique, pour séparer la création monétaire du crédit. Irving Fisher a défendu l’idée en 1935. Elle a été sérieusement envisagée à Washington, sans jamais être adoptée ; le Congrès a créé l’assurance des dépôts à la place.

En Suisse, l’initiative « Monnaie pleine » aurait donné à la banque centrale le monopole de la création monétaire. Le 10 juin 2018, les électeurs l’ont rejetée à 75,7 %.

Les critiques du système à réserves intégrales, dont la banque centrale allemande, soutiennent qu’il affaiblirait ce que les banques font bien, ne suffirait pas à lui seul à empêcher les crises, et pourrait pousser des produits proches de la monnaie hors des règles. Ses partisans soutiennent qu’il rendrait les crises plus rares. Le débat porte sur qui doit tenir la plume, pas sur le fait que la monnaie soit créée.

Sources : Banque de France ; Bank of England Quarterly Bulletin (1982) ; Banque du Japon ; IMF Working Paper 12/202 ; Swissvotes ; Deutsche Bundesbank (2017).

En bref

L’essentiel de la monnaie d’aujourd’hui est du crédit bancaire, créé quand quelqu’un emprunte et garanti par l’État. Celui qui crée la monnaie décide qui la reçoit en premier, et c’est pourquoi les règles sur les personnes à qui les banques peuvent prêter comptent autant.

EnsuiteLes banques créent la monnaie à l’intérieur d’un pays. Pourquoi le monde entier finit-il par avoir besoin de la monnaie d’un seul pays ?

Pourquoi le monde entier a-t-il besoin de dollars ?

  • Pouvoir
  • Portée

Si la monnaie d’une banque est une promesse de la banque, la monnaie d’un pays est une promesse du pays. Et la promesse d’un pays en particulier est détenue bien au-delà de ses frontières.

Au premier trimestre 2026, le dollar américain représentait 57 % des réserves de change mondiales dont la composition est connue, selon le Fonds monétaire international, contre environ 20 % pour l’euro et 2 % pour le renminbi chinois. Sur les marchés des changes, où 9 600 milliards de dollars changeaient de mains chaque jour en avril 2025, le dollar figurait d’un côté de 89 % de toutes les transactions, selon la Banque des règlements internationaux. Il portait environ la moitié de la valeur des paiements internationaux passés par SWIFT en juin 2026. Plus de 1 000 milliards de dollars en billets, soit environ la moitié de ceux en circulation, étaient détenus hors des États-Unis en 2025.

Dans les années 1960, le ministre français des Finances Valéry Giscard d’Estaing a qualifié cela de « privilège exorbitant » de l’Amérique. Un pays dont tout le monde a besoin de la monnaie peut emprunter dans cette monnaie à bas coût, et les autres doivent la gagner avant de pouvoir l’utiliser. Après la fin de la convertibilité en or décidée par Nixon en 1971, son secrétaire au Trésor John Connally aurait dit à ses homologues européens que le dollar était « notre monnaie, mais votre problème ».

Ce privilège est aussi un pouvoir. Début 2022, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les gouvernements occidentaux ont immobilisé environ 300 milliards de dollars de réserves de la banque centrale russe et coupé les grandes banques russes de SWIFT. En décembre 2025, l’Union européenne a cessé de devoir renouveler le gel tous les six mois, et maintenu bloqués environ 210 milliards d’euros de ces avoirs jusqu’à ce que la Russie mette fin à sa guerre et indemnise l’Ukraine. Pour beaucoup de banques centrales, une monnaie de réserve a cessé de ressembler seulement à un actif sûr pour ressembler aussi à quelque chose qu’on peut couper. Les banques centrales ont acheté plus de 1 000 tonnes d’or par an trois années de suite à partir de 2022, plus du double de la moyenne de la décennie précédente.

La domination du dollar touche-t-elle à sa fin ? Les indices sont contrastés. La Chine a construit son propre système de paiement transfrontalier, et les pays des BRICS parlent souvent de réduire leur dépendance au dollar. Mais selon la lecture de l’Atlantic Council, leurs ambitions affichées ont été nettement revues à la baisse depuis 2024, et la part du dollar sur le marché des changes a même légèrement progressé. L’euro, lancé comme monnaie scripturale en 1999 puis en billets et en pièces en 2002, reste un solide second ; la Bulgarie est devenue son 21e membre le 1er janvier 2026. Il a failli se briser pendant la crise de 2010 à 2012, jusqu’à ce que le président de la BCE, Mario Draghi, déclare en juillet 2012 que la banque était « prête à faire tout ce qu’il faudra pour préserver l’euro. Et croyez-moi, ce sera suffisant. »

La portée d’une monnaie n’est donc pas qu’une affaire d’économie. Elle dépend de la profondeur des marchés d’un pays, de l’État de droit, et de la disposition des autres à croire que l’émetteur ne retournera pas sa monnaie contre eux.

Pour aller plus loin · 3 minEurodollars : des dollars créés hors d’AmériqueBanques offshore, dette invisible et pénurie de dollars de 2008DéplierReplier

Un eurodollar est un dépôt en dollars dans une banque située hors des États-Unis. Le marché s’est développé à Londres dans les années 1950 ; l’un des premiers cas documentés est celui de la Midland Bank, qui acceptait en 1955 des dépôts en dollars à des taux que les banques américaines n’avaient pas le droit de payer. Les récits sur des dépôts soviétiques en dollars ne sont qu’une explication parmi d’autres.

Quand une banque offshore prête des dollars, elle crée des dépôts en dollars dans ses propres livres, hors des règles américaines. Elle ne crée pas de monnaie de la Réserve fédérale : les paiements se règlent toujours par des comptes dans des banques situées aux États-Unis.

L’ampleur est considérable. La Banque des règlements internationaux recense environ 14 700 milliards de dollars de crédit en dollars à des emprunteurs non bancaires situés hors des États-Unis fin mars 2026, et estimait en 2022 à plus de 80 000 milliards de dollars les obligations de payer des dollars au titre de swaps de change et de contrats à terme, des obligations qui n’apparaissent pas comme de la dette dans les bilans.

En 2008, les banques européennes ont découvert le piège. Mi-2007, elles dépendaient d’au moins 1 100 milliards de dollars de financement à court terme en dollars, obtenu auprès d’autres banques, par des swaps de change et sur les marchés monétaires, et seules leurs implantations américaines pouvaient emprunter directement auprès de la Réserve fédérale. La Fed a prêté des dollars à d’autres banques centrales par des lignes de swap, dont l’encours a culminé à 583 milliards de dollars le 17 décembre 2008.

Les paradis fiscaux sont une autre histoire. Ils dissimulent des bénéfices et des patrimoines ; ce n’est pas là que la monnaie est créée. La fameuse « trésorerie à l’étranger » des entreprises américaines était placée pour l’essentiel en obligations d’État et d’entreprises américaines.

Sources : Catherine Schenk (1998) ; Banque des règlements internationaux ; Patrick McGuire et Goetz von Peter (2009) ; Federal Reserve Bank of St. Louis (FRED) ; Réserve fédérale (2018).

En bref

Le dollar est la promesse que la plus grande partie du monde a accepté de détenir. Cela offre à son émetteur des emprunts bon marché et un pouvoir réel, et donne à tous les autres une raison de se couvrir.

EnsuiteEmpires, banques, monnaies : tout cela peut sembler loin du quotidien. Il n’en est rien. Tout commence par ta fiche de paie.

Partie V

Et toi

Jusqu’ici : l’or, les banques et une monnaie dominante décident de qui fait exister la monnaie. Voyons maintenant ce que cela signifie pour toi.

  1. Pourquoi ton travail est-il payé en monnaie ?

Pourquoi ton travail est-il payé en monnaie ?

  • Pouvoir
  • Valeur

La plupart des gens rencontrent le système monétaire d’abord à travers une fiche de paie. Cela semble la chose la plus naturelle du monde. Ce n’est pas si ancien.

Dans l’ancienne Mésopotamie, les travailleurs dépendants étaient payés en rations, et les tablettes d’Uruk comptent l’orge, la bière et le pain au mois. En Égypte, les artisans de Deir el-Médineh, qui construisaient les tombes royales de la Vallée des Rois, étaient payés en grain. Dans les années 1150 av. J.-C., leurs rations arrivant en retard, ils cessèrent le travail et protestèrent, dans ce qu’on présente souvent comme la première grève consignée ; un papyrus conserve leur plainte : ils avaient faim. Un salaire, dans sa forme la plus ancienne, était une part des réserves, et une grève était une réclamation sur le registre.

Être payé en monnaie plutôt qu’en marchandises a dû se conquérir. Pendant la révolution industrielle, certains employeurs britanniques payaient leurs ouvriers en jetons échangeables uniquement dans le magasin de l’entreprise, souvent à des prix gonflés, une pratique connue sous le nom de truck system. Le Truck Act de 1831 exigea que les salaires soient versés « en monnaie ayant cours dans le royaume », et des versions de cette règle sont restées en vigueur plus de 150 ans. Aux États-Unis, les villes minières des Appalaches ont longtemps payé les mineurs en bons d’entreprise. Un salaire en vraie monnaie est une liberté d’un genre bien précis : celle de dépenser sa paie auprès de n’importe qui, pas seulement auprès de celui qui te la doit.

Aujourd’hui, selon les estimations de l’Organisation internationale du travail, environ 54 % des travailleurs du monde perçoivent un salaire, contre environ 48 % en 1991. Près de la moitié du monde travaille encore à son compte, dans les champs, dans des entreprises familiales, dans des métiers informels. Aux États-Unis, la plupart des employeurs privés paient toutes les deux semaines ou chaque semaine.

Pourquoi cette paie doit-elle être versée dans la monnaie de l’État en particulier ? Une réponse vient des impôts. Une école d’économistes appelés chartalistes, dans la lignée de Georg Friedrich Knapp en 1905, soutient qu’une monnaie est demandée parce que l’État l’accepte en paiement, avant tout pour les impôts. L’histoire en offre une illustration brutale. Dans certaines régions de l’Afrique coloniale, les autorités ont imposé des « impôts sur les huttes » payables en monnaie coloniale, ce qui a poussé les gens vers le travail salarié pour la gagner ; en Sierra Leone, un impôt sur les huttes a provoqué un soulèvement en 1898. Les économistes dominants débattent de la part de la monnaie moderne que la vision chartaliste explique, mais le lien historique entre impôts, monnaie et salaires est bien documenté.

Enfin, un salaire est une promesse mesurée dans le temps, et l’inflation peut la rompre sans bruit. Aux États-Unis, le salaire horaire moyen corrigé de l’inflation a baissé d’environ 4 % entre janvier 2021 et juin 2022. En août 2026, il restait encore légèrement sous son niveau de janvier 2021. Les salaires ont augmenté, mais les prix plus vite.

En bref

Un salaire est une créance sur le travail de tous les autres, libellée dans une monnaie que tu es tenu d’accepter et libre de dépenser partout. Sa valeur dépend de la confiance que cette monnaie tiendra dans le temps.

EnsuiteSi la monnaie est une promesse tenue par des institutions, pourrait-on en construire une que personne ne contrôle ?

Partie VI

Où va la monnaie

Jusqu’ici : ton salaire est une promesse mesurée dans le temps, tenue par des institutions que tu n’as pas choisies. Qui tiendra cette promesse demain ?

  1. Peut-on faire confiance à du code ?
  2. Monnaie privée ou monnaie d’État : qui tiendra le registre numérique ?
  3. Et si le groupe tenait son propre registre ?

Peut-on faire confiance à du code ?

  • Mémoire
  • Pouvoir
  • Valeur

Le 31 octobre 2008, six semaines après la faillite de Lehman Brothers, quelqu’un se présentant sous le nom de Satoshi Nakamoto a publié un article intitulé « Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System ». Son résumé nommait le problème qu’il entendait résoudre : des paiements numériques sans « tiers de confiance ». Le premier bloc de la blockchain Bitcoin, miné le 3 janvier 2009, porte un titre de journal : « The Times 03/Jan/2009 Chancellor on brink of second bailout for banks. »

Bitcoin a eu des précurseurs : l’argent numérique de David Chaum dans les années 1980, Hashcash d’Adam Back en 1997, b-money de Wei Dai en 1998, les preuves de travail réutilisables de Hal Finney en 2004. Ce qu’il a ajouté, c’est un moyen pour des inconnus de s’accorder sur un registre unique sans que personne n’en ait la charge.

À la lumière de l’histoire racontée dans cet essai, Bitcoin est une tentative de reconstruire en logiciel chacune des promesses de la monnaie, et chaque angle s’y applique.

  • Mémoire. Le registre est public, copié sur des milliers d’ordinateurs et vérifiable par quiconque fait tourner le logiciel : le village de Yap, à l’échelle d’internet.
  • Pouvoir. Personne ne décide du nombre de pièces en circulation. HalvingTous les 210 000 blocs, soit environ quatre ans, le nombre de nouveaux bitcoins par bloc est divisé par deux. environ tous les quatre ans, la dernière fois en avril 2024, vers un plafond de 21 millions. Au 13 septembre 2026, environ 95,6 % de tous les bitcoins qui existeront un jour avaient été minés.
  • Valeur. La rareté est imposée par le code plutôt que par une mine, un roi ou une banque centrale, et émettre de nouvelles pièces coûte à nouveau une énergie bien réelle, comme autrefois l’extraction de l’or.

95,6 %de tous les bitcoins qui existeront un jour avaient été minés au 13 septembre 2026.

Les débuts ont eu leur propre légende. Le 22 mai 2010, un programmeur nommé Laszlo Hanyecz a payé deux pizzas 10 000 bitcoins. Aux prix de septembre 2026, cela représentait environ 770 millions de dollars.

Les limites sont tout aussi réelles, et elles tombent sur la tension du chapitre 6. Comme réserve de valeur, Bitcoin a attiré des sommes considérables : les ETF Bitcoin au comptant ont été autorisés aux États-Unis en janvier 2024, et en mars 2025 les États-Unis ont créé une réserve stratégique de bitcoins, constituée de bitcoins saisis, qui « ne seront pas vendus ». Comme intermédiaire des échanges, les preuves sont minces. Quand le Salvador a donné cours légal au Bitcoin en 2021, une étude publiée par le National Bureau of Economic Research a constaté que seulement 4,9 % des ventes des entreprises étaient réglées en bitcoins ; en 2025, dans le cadre d’un programme du FMI, son acceptation est devenue facultative. Comme unité de compte, son prix est volatil : il a atteint un record d’environ 126 000 $ en octobre 2025, est tombé à peu près à la moitié à l’été 2026, et s’échangeait autour de 78 000 $ en septembre. Les gens thésaurisent ce qu’ils s’attendent à voir monter et dépensent ce qu’ils s’attendent à voir baisser, ce qui fait d’un actif en hausse une mauvaise monnaie de tous les jours.

Deux autres tensions méritent d’être signalées. La confiance a une manière de revenir par la porte de service : beaucoup de détenteurs possèdent aujourd’hui leurs bitcoins à travers des fonds, des plateformes d’échange et des entreprises qui gardent les clés pour eux. Et le réseau fonctionne à l’électricité, environ 0,5 % de l’électricité mondiale selon un rapport de Cambridge de 2025, dont un peu plus de la moitié provient de sources renouvelables et nucléaires chez les mineurs interrogés. Cette question énergétique, et ce qu’elle signifie pour les pays qui transforment un surplus d’électricité en un actif transférable dans le monde entier, mérite un article à part entière.

Des critiques à la Banque centrale européenne ont soutenu que Bitcoin avait échoué comme monnaie. Ses partisans répondent qu’il a toujours été conçu d’abord comme une monnaie forte, et que dix-sept ans de fonctionnement prouvent quelque chose qu’aucune banque centrale ne peut offrir : des règles que personne ne peut changer seul. Les deux peuvent être vrais. Bitcoin a montré qu’une monnaie peut exister sans émetteur de confiance. Il n’a pas encore montré qu’une telle monnaie peut être celle que les gens utilisent au quotidien.

Pour aller plus loin · 3 minBitcoin est-il adossé à l’énergie ?Ce que fait la preuve de travail, et ce qu’elle ne fait pasDéplierReplier

Pour ajouter un bloc et recevoir de nouveaux bitcoins, les mineurs doivent prouver qu’ils ont effectué une quantité énorme de calculs, payés surtout en électricité. Satoshi Nakamoto comparait cela aux chercheurs d’or qui « dépensent des ressources pour ajouter de l’or à la circulation ».

Plus d’énergie ne signifie pas plus de bitcoins. Tous les 2 016 blocs, le réseau ajuste la difficulté pour que les blocs continuent d’arriver environ toutes les dix minutes. Une puissance de calcul supplémentaire achète une plus grande part des pièces nouvelles, pas davantage de pièces : en deux semaines environ, la difficulté augmente et le flux revient au rythme prévu.

L’énergie ne fixe pas non plus le prix. La plupart des études sur la question, comme celle de Kristoufek (2020), constatent que les coûts du minage s’ajustent au prix du bitcoin plutôt que l’inverse : quand le prix monte, les mineurs dépensent davantage pour se disputer la récompense.

L’affirmation exacte est donc plus étroite. Après des siècles de monnaie qui ne coûte presque rien à créer, Bitcoin rend coûteuse l’émission de monnaie nouvelle, comme l’or autrefois. Ses partisans, dans le sillage de Nick Szabo, voient dans ce « coût infalsifiable » (unforgeable costliness) ce qui rend le registre crédible. Ses critiques, dont l’économiste Eric Budish, y voient une facture de sécurité qui doit croître avec la valeur qu’elle protège.

Une question reste ouverte : à mesure que l’émission nouvelle diminue, les frais doivent financer la sécurité. Fin août 2026, les frais représentaient moins de 1 % des revenus des mineurs.

Sources : livre blanc de Bitcoin (2008) ; Bitcoin Core ; Ladislav Kristoufek (2020) ; Nick Szabo (2002) ; Eric Budish (2025) ; Luxor Hashrate Index.

En bref

Bitcoin remplace un gardien de confiance par un registre public et des règles fixes. Il fonctionne bien mieux comme une chose à garder que comme une chose à dépenser.

EnsuiteBitcoin supprime l’émetteur. D’autres formes de monnaie numérique font l’inverse.

Monnaie privée ou monnaie d’État : qui tiendra le registre numérique ?

  • Pouvoir
  • Valeur

Pendant que Bitcoin met à l’épreuve une monnaie sans émetteur, deux autres formes de monnaie numérique mettent à l’épreuve l’inverse : une monnaie à l’émetteur parfaitement identifié.

Les stablecoins sont des jetons qui promettent d’être remboursables à parité dans une monnaie nationale, généralement le dollar, adossés à des réserves détenues par un émetteur privé. Fin juin 2026, environ 73 milliards de dollars d’USDC et environ 185 milliards de dollars d’USDT, le stablecoin de Tether, étaient en circulation. C’est de la monnaie privée, et les banquiers centraux ont remarqué l’écho. La Banque des règlements internationaux écrivait en 2025 que les stablecoins sont « marqués du nom de l’émetteur, un peu comme les billets privés qui circulaient à l’ère du free banking au XIXe siècle ». Les États-Unis ont répondu avec le GENIUS Act, promulgué le 18 juillet 2025 et applicable au plus tard en janvier 2027 : les émetteurs devront détenir au moins un dollar de réserves sûres et liquides pour chaque dollar émis, publier des rapports mensuels, et n’auront le droit ni de prêter les réserves ni de verser des intérêts aux détenteurs. À la lumière du chapitre 10, ces règles sont l’ère du free banking et les scandales de prêts aux parties liées, transformés en loi.

Les monnaies numériques de banque centrale mettraient la monnaie de l’État directement dans des portefeuilles numériques. Selon le suivi de l’Atlantic Council, 146 pays et unions monétaires en étudiaient une en mai 2026, mais seuls trois, les Bahamas, la Jamaïque et le Nigeria, l’avaient pleinement lancée. L’e-CNY chinois est le plus grand pilote. Le Parlement européen a voté en juillet 2026 l’ouverture des négociations sur un euro numérique. Les États-Unis ont pris la direction opposée : un décret présidentiel de janvier 2025 a interdit aux agences fédérales d’en créer une. Le débat tourne autour de la plus vieille question de cet essai. Un registre tenu par l’État peut être sûr et universel. Il peut aussi être surveillé, et en principe programmé pour décider à quoi la monnaie peut servir.

Par souci de transparence : Spliz, qui publie ce blog, permet aux groupes de régler leurs dépenses partagées en USDC, un stablecoin. Lis ce chapitre en gardant cela à l’esprit.

En bref

La monnaie numérique se divise en trois voies : pas d’émetteur (Bitcoin), des émetteurs privés soumis à des règles strictes de réserves (stablecoins), et les États (monnaies numériques de banque centrale). Chacune répond différemment à la question « qui tient le registre ? ».

EnsuiteLe code, les entreprises et les États tiennent tous des registres pour nous. Et les gens qui dépensent réellement ensemble ?

Et si le groupe tenait son propre registre ?

  • Mémoire
  • Portée

Regarde cette histoire dans son ensemble et un schéma apparaît. La monnaie s’est organisée autour de deux échelles. À un bout, l’individu qui détient une pièce, un billet ou un compte. À l’autre, l’institution qui tient le registre : le temple, le roi, l’Échiquier, la banque centrale, la banque commerciale, aujourd’hui le protocole.

Entre les deux se trouve l’échelle à laquelle une grande partie de la vie se vit et se paie réellement : le foyer, les colocataires, les amis en voyage, les collègues qui organisent un pot de départ, la famille qui aide l’un des siens à traverser une année difficile. La monnaie a rarement été conçue pour eux. Ils improvisent.

Ils improvisent depuis très longtemps. Les ROSCAÀ chaque réunion, les membres versent une somme fixe dans une cagnotte ; chacun reçoit la cagnotte entière une fois, à tour de rôle., où chaque membre verse une somme fixe dans une cagnotte commune et où chacun reçoit à tour de rôle la cagnotte entière, existent partout dans le monde sous bien des noms : tontines en Afrique de l’Ouest, susu au Ghana, tandas au Mexique, hui en Chine, stokvels en Afrique du Sud, ekub en Éthiopie, chits en Inde. La Banque mondiale les a décrites dans son World Development Report de 1989. La plupart fonctionnent sans banque ni État, sur le même fondement que les pierres de Yap : un groupe qui se souvient.

La sociologue Viviana Zelizer a montré dans The Social Meaning of Money (1994) que les gens traitent l’argent de manière sociale, même si, en droit, un dollar vaut exactement n’importe quel autre dollar. Nous le « fléchons » selon la relation et l’usage : un chèque d’anniversaire n’est pas fait pour les courses, l’enveloppe des vacances n’est pas celle du loyer. Un dollar n’est jamais seulement un dollar. Nous y attachons des personnes et des règles, puis nous gardons ces règles en tête, parce que la plupart des comptes n’ont nulle part où les mettre. Les comptes joints et les cagnottes en ligne aident, mais un compte joint permet généralement à chaque titulaire de tout retirer, et une cagnotte finit généralement sur le compte d’une seule personne.

Un fait de plus a sa place dans toute version honnête de cet argument. Aux États-Unis, avant l’Equal Credit Opportunity Act d’octobre 1974, une femme mariée ne pouvait souvent pas obtenir de crédit en son nom propre. Pour beaucoup, le compte individuel a été une liberté durement gagnée. Ce qui viendra ensuite ne doit pas signifier un retour à une monnaie contrôlée par le chef de famille. Un groupe ne devrait jamais effacer les individus qui le composent.

Que devrait donc être une monnaie pensée pour un groupe ? L’histoire racontée dans cet essai suggère trois réponses.

  • Sociale. Un groupe peut détenir de l’argent ensemble autour d’un projet commun, et chaque membre voit le même registre. C’est l’une des plus anciennes formes de monnaie que nous connaissions, du village de Yap à la tanda.
  • Souveraine. Ceux qui contribuent gardent le contrôle ensemble, et aucun gardien ne peut déplacer l’argent seul. Le chapitre 10 en donne la raison : partout où le gardien de l’argent peut aussi se le prêter, certains gardiens finissent par le faire.
  • Programmable. Le groupe choisit des règles que l’argent suit, visibles avant que quiconque n’y mette un dollar. Le chapitre 9 en donne la raison : même la monnaie liée à l’or n’était fiable qu’à la mesure de règles que le détenteur du coffre pouvait réécrire.

Imagine douze collègues qui mettent chacun 20 $ dans une cagnotte pour un pot de départ, 240 $ pour un cadeau et une tournée, où chacun voit ce qui est entré et ce qui a été dépensé. Ou cinq amis qui versent chacun 300 $ dans une cagnotte de voyage, 1 500 $ en tout, dépensés dans les limites dont ils sont convenus, et dont le reste revient à chacun à la fin. Rien de tout cela ne supprime le besoin de confiance entre les personnes. Les amis se brouillent encore, et les groupes peuvent encore choisir de mauvaises règles. Ce que les bons outils peuvent faire, c’est rendre la promesse visible, et s’assurer que l’argent tient la promesse que le groupe a réellement faite.

En bref

Entre l’individu et l’institution se trouve le groupe, l’échelle que la monnaie a le moins bien servie. Un registre de groupe, partagé, contrôlé ensemble et régi par des règles visibles, refermerait une très vieille boucle.

EnsuiteCe qui nous ramène à la pierre au fond de la mer.

Épilogue. Qui garde la mémoire aujourd’hui ?

Les pierres de David O’Keefe étaient plus grandes, plus lisses et plus faciles à obtenir que les pierres traditionnelles. Elles valaient moins, parce qu’aucun chef ne les avait autorisées et qu’elles n’avaient pas d’histoire.

La pierre au fond de la mer valait quelque chose, parce qu’un village s’en souvenait ensemble.

C’est ce que la monnaie a toujours été : une promesse qu’un groupe accepte de garder en mémoire. En cinq mille ans, les humains ont confié cette mémoire à une série de gardiens, le scribe, le roi, le coffre, la banque, l’État, le code, et ont appris, souvent douloureusement, ce que chacun protège et ce que chacun coûte.

3300 AV. J.-C.Templele scribetient le comptela mémoires'arrête au villageANTIQUITÉObjet raredifficileà produirenavires etoutils de métal650 AV. J.-C.Souverainun sceaugarantitimpressionet rognage1717Ancre en orune règle liel'émetteurle coffrechange la règleAUJOURD'HUIBanque, Étatcrédit garantipar l'Étatprêts à soi,paniques2009Codechacun peutvérifiervolatilité,retour des gardesENSUITELe groupetous voientle même registreune questionouverteON Y CROIT CARCE QUI L'A TRAHI
Le fil de l'essai en une image. Chaque époque invente un gardien du registre monétaire, et chaque gardien finit par révéler où sa confiance peut casser.

La question n’a jamais disparu, et elle mérite d’être posée chaque fois qu’une nouvelle forme de monnaie apparaît : qui garde la mémoire, et pourquoi devrions-nous le croire ?

Sources

Moins de calculs. Plus de bons moments.